Rêves
-1-
“Je ne vais pas bien. Je fais des rêves, des cauchemars que je ne comprends pas. Cela t-il seulement une signification ? Je n’en sais rien. Mon Dieu, que je suis fatiguée...”
Hélène ouvrit les yeux. Cela faisait déjà plusieurs minutes qu’elle était réveillée mais elle n’avait pas encore ouvert les paupières, espérant ainsi se rendormir plus facilement.
Elle espérait que les images qui la poursuivaient et qu’elle ne comprenait pas s’estomperaient, mais elles passaient et repassaient devant ses pupilles sans qu’elle puisse les arrêter.
Hélène soupira. Elle tourna légèrement la tête pour apercevoir la silhouette réconfortante de son mari allongé à ses côtés. Sa respiration était douce et régulière, il semblait dormir.
Hélène s’appuya légèrement sur son coude afin d’apercevoir les chiffres lumineux inscrits sur le réveil posé sur la table de nuit de son mari, 4 : 35. Elle se laissa retomber sur son oreiller. Encore plus de deux heures avant de se lever. Elle devait pouvoir se rendormir. Elle se tourna sur le flanc et se blottit contre le grand corps chaud de Laurent. Elle ferma les yeux.
Elle était perdue. Encore. Elle était seule. Encore. Elle regardait autour d’elle mais il n’y avait rien. Soudain elle se trouva plongée au milieu d’une foule. Elle savait qu’elle cherchait quelqu’un. Elle ne savait pas qui. Elle avait besoin de lui et il avait disparu, caché par la foule. Etrange foule d’ailleurs. Elle se rendit compte qu’il n’y avait que des hommes. En uniforme. Des chars, des camions, des voitures tout terrains recouverts de boue. Il pleuvait. Où pouvait-elle bien être ? Soudain elle accrocha le regard d’un homme. Un regard chargé de tristesse, vide. Il ouvrit la bouche et Hélène cru un moment qu’il voulait s’adresser à elle. Mais elle était trop loin, il passa sans qu’elle n’ai rien pu entendre. Elle cria elle aussi d’attendre, de revenir, de lui parler.
“Bip, bip, bip !”
Avec un grognement, Laurent éteignit le réveil. Il se retourna et prit sa femme dans ses bras. Il aimait ce court laps de temps où il la redécouvrait à ses côtés après avoir été séparés par le sommeil, le temps d’une nuit.
Hélène aussi aimait ce moment, rien que tous les deux. Elle ne dit rien mais se pelotonna un peu plus contre son mari. Ils s’embrassèrent. Laurent remarqua imm´diatement les cernes et le regard sombre de sa compagne.
“Encore mal dormi ?”
“Oui, encore ce stupide rêve.”
Laurent lui déposa un tendre baiser au creux de la nuque.
“Ne t’inquiète pas, cela va sûrement passer,”
“Oui... Sûrement...”
Hélène lui sourit et se décida à se lever. elle s’enveloppa dans sa longue robe de chambre noire dont elle apprécia le contact chaud et doux sur sa peau. Elle alla à la cuisine préparer le café et le petit déjeuner. Ses enfants n’allaient pas tarder à se réveiller. Elle aimait que tout soit prêt quand ils arrivaient pour pouvoir profiter tranquillement de son café. Tout son petit monde savait que c’était son moment à elle et qu’elle n’aimait pas être dérangée avant d’avoir fini sa tasse.
-2-
Hélène se sentait bien. Le soleil lui caressait doucement le visage. Elle était seule, allongée dans l’herbe. Au-dessus d’elle le feuillage d’un chêne dansait dans le vent et tamisait les rayons du soleil. Elle aimait cela, l’ombre, puis la lumière, la fraîcheur puis la chaleur qui se succédaient.
Un bruit sourd lui fit lever la tête. Un bruit de galop. Un homme approchait à vive allure, il menait son cheval droit vers elle. L’avait-il vue ? Hélène s’assit afin de s’en assurer. L’homme arrêta sa monture à quelques pas de la jeune femme. Il la regarda droit dans les yeux. Hélène fut stupéfaite de reconnaître l’étranger de ses rêves. Elle reconnaissait les yeux si noirs, les pommettes si hautes, le nez, trop busqué, le teint mat. La seule différence résidait dans sa coupe de cheveux. Il les avaient longs. Il allait tête nue. Autre différence, il souriait. Il ouvrit la bouche pour la saluer. Hélène bondit sur ses pieds pour le rejoindre et savoir enfin qui il était.
“Bip, bip, bip”
Hélène ouvrit les yeux à regret. L’image s’était évaporée. Encore un rêve. Mais qui pouvait bien être cet homme qui hantait ainsi son sommeil ? Elle était certaine de ne jamais l’avoir rencontré dans la réalité. Pourquoi venir ainsi perturber ses nuits ? Elle se serra contre son mari. l’embrassa tendrement. Laurent était le seul homme qu’elle avait jamais aimé, et elle était certaine qu’elle n’en aimerait jamais d’autre. Ce rêve ne voulait rien dire.
-3-
Une femme ! Une femme blonde est avec lui, elle lui sourit, elle le touche !
Hélène sentit un pincement de jalousie lui serrer le coeur. Elle regardait cette femme sourire, rire, parler avec cet homme dont elle ne savait rien. Elle savait juste que cela lui faisait mal de les voir. Ils ne semblaient pas la voir. Elle sentit, elle sut qu’elle rêvait à nouveau. Elle ne comprenait pas. qui était cette femme ? Quelles étaient ses relations avec son inconnu ? Pourquoi pouvait-elle le toucher alors qu’elle-même se sentait si frustrée ? Comment pouvait-il être avec une autre qu’elle même !
L’homme était de nouveau en uniforme, un treillis de combat en fait. Il avait de nouveau les cheveux courts, et un casque sur la tête. En fait Hélène s’aperçut qu’il ressemblait à ces soldats que l’on voyait dans les vieux films. Il tenait la femme par la taille qu’elle avait lourde. Elle portait son enfant. Hélène le sut à la façon qu’il avait de la regarder, si tendrement, et de la toucher, si doucement. Ils souriaient tous deux et semblaient heureux.
Hélène ne voulait pas en voir plus. Pourquoi ne se réveillait-elle pas ? Elle ne voulait plus savoir qui était cet homme. Elle n’avait sûrement aucun rapport avec lui, elle ne faisait pas partie de sa vie !
-4-
Hélène était dans une maison étrangère. La femme blonde de son dernier rêve était là, assise à une table de cuisine. Elle pleurait. Une petit fille, blonde elle aussi était auprès d’elle et tentait de la réconforter. La petite fille ne savait pas pourquoi sa mère pleurait, mais elle pensait que cela avait un lien avec cet étranger qui venait parfois chez elles. Elle ne l’aimait pas beaucoup, malgré les cadeaux qu’il lui avait offerts, des bonbons, du chocolat, et même une nouvelle robe. La petite fille aurait préféré que ce soit son père qui lui offre tout cela, mais il était loin, en Allemagne lui avait dit sa mère, et il ne pouvait pas encore revenir.
L’étranger était là lui. Il était debout près de la porte. Il avait l’air triste lui aussi.
“Pourquoi sont-ils si tristes ? Ils semblaient contents de se voir jusqu’à présent.” Pensa la petite fille.
L’étranger avait son casque à la main. Il esquissa un pas vers maman, il tenta de dire un mot, mais aucun son ne sortit de sa bouche, et maman ne leva même pas la tête. “Tant Mieux, comme ça il saura qu’il ne doit pas revenir”
L’étranger sortit. La petite fille sut qu’elle ne le reverrait plus. Elle n’était pas triste elle. Elle se rapprocha de sa maman et lui prit doucement la main. Maman la regarda, esquissa un sourire. Elle baissa les yeux sur son ventre, qui était devenu très gros et le caressa doucement. Puis elle caressa la joue de la petite fille. La petite fille savait qu’elles se débrouilleraient très bien sans lui. Elles attendraient papa et tout irait pour le mieux.
-5-
Un homme était étendu dans la boue, immobile et froid.
Un bébé pleurait. Il était seul dans son berceau. Il avait froid.
La femme blonde était là pourtant. Pourquoi ne faisait-elle pas un geste pour prendre l’enfant dans ses bras ? Pourquoi restait-elle là sans bouger ? Une ombre passa sur l’enfant. Il avait disparu. La femme blonde essuya rapidement les larmes qui coulaient le long de sa joue et alla rejoindre sa fille et son mari. Il avait sûrement raison. Tout allait aller bien maintenant. Tout allait rentrer dans l’ordre.
“Bip, bip, bip”
Hélène se réveilla. Elle avait la nausée. L’inconnu était mort, son bébé abandonné. Elle en avait assez de ces rêves. Où vont-ils bien me conduire ? Hélène soupira. Elle leva la tête et rencontra son reflet dans la glace en face d’elle. Elle n’avait pas bonne mine. Elle détailla sans pitié les rides autour de ses yeux, les cernes qui assombrissaient encore son regard... Elle sursauta. Il lui sembla voir l’inconnu de ses rêves. Les yeux si noirs, les pommettes si hautes. Le teint mat. Seul son nez, qu’elle avait petit et rond n’était pas identique à celui de l’inconnu. Elle n’avait jamais pensé qu’elle lui ressemblait tant. Il était temps de sortir de ces rêves. Il était temps de faire quelque chose, il était temps de savoir.
Hélène alla au salon et décrocha son téléphone. Il fallait qu’elle lui parle.
-6-
Hélène était assise dans ce même pré où elle l’avait vu sourire pour la première fois. L’étranger était là également, assis à ses côtés. Elle admirait son profil, sec, fin. Il était beau. Elle était fière de lui. Il sentit son regard sur lui et tourna la tête. Il lui sourit. Elle se blottit contre lui, sans un mot. Il resserra ses bras autour d’elle. Elle se sentait bien, en sécurité. Elle se sentait chez elle. Cet homme qui l'enlaçait, ce n’était plus un étranger, elle savait qui il était. Il était un soldat. Il était Américain. Il était Cherokee.
“Tu me ressembles tellement, c’est incroyable.”
Hélène sourit. Elle savait qu’elle rêvait, encore. Elle savait que jamais elle ne pourrait serrer cet homme dans ses bras, qu’il était mort dans la boue quelque part en Allemagne. Mais elle s’en moquait. Seul cet instant comptait. Elle savait qui elle était. Elle reconnaissait enfin son reflet, et elle n’avait plus peur de ses rêves, ils ne la dérangeaient plus.
“Ma chérie, si tu savais comme je t’aime. Je n’ai jamais pu le dire à ton père. Comme je le regrette.”
Hélène sourit et l’embrassa.
“Moi aussi je t’aime... Grand-père”.
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