Elisabeth - Chapitre 6

CHAPITRE SIX
Boston




L’arrivée en Amérique, au bout d'un long mois de traversée, allait laisser un souvenir mortifiant à la jeune femme. Elle avait pris l’habitude de se promener tous les matins sur le pont afin de profiter du calme relatif qui y régnait juste avant l’aube, elle ne partageait alors les lieux qu’avec les hommes de quart et pouvait donc facilement s’isoler. Elle aimait voir le ciel changer peu à peu de couleur. De noir profond, il s’éclairait lentement pour ensuite s’enflammer des couleurs chaudes du jour. Ce matin de mai elle aperçut au loin une fine ligne plus sombre se découper sur le bleu de l'océan. L'Amérique, enfin !
Persuadée d’être la première à voir la bande de terre, elle se précipita vers le quartier des marins, impatiente de faire part de la nouvelle à Pierre. Elle appela par le hublot entrouvert.
- Pierre ! Pierre !
Personne ne répondit. Elle écouta un moment. Pas un bruit ne filtrait mis à part les ronflements des dormeurs qui s’y reposaient. Elle tapa  légèrement à la porte.
Pierre, dépêchez-vous, la terre, j’ai vu la terre !
Mais ce fut la tête hirsute d’un autre marin qui finit par apparaître à la porte, les yeux collés et l’air mal embouché :
- Silence ! Y’en a qui essayent de dormir si ça vous fait rien ! Pierre, y dort lui ! C'est pas comme si on faisait rien de nos journées, nous !
- Oui, mais les côtes, on peut voir les côtes ! Nous sommes arrivés !
L’homme jeta un rapide clin d’oeil sur la ligne sombre qu’Elisabeth désignait fébrilement, puis il partit d’un rire nerveux et ironique :
- C’est pour ca que vous venez nous réveiller ? Et bé vous avez de la chance que j’ai le sens de l’humour ma p’tite, et que j’vous aime bien. Mais c’était pas la peinde de faire tout ce raffut,   parce qu’on n’arrivera pas à Boston avant demain ! Vous pouvez aller vous recoucher, et nous laisser tranquille !
Sur ces mots, l’homme disparut en claquant la porte, laissant Elisabeth seule et honteuse. Elle retourna sur le pont, un peu vexée, un peu boudeuse et finalement, un peu amusée.
Le marin n’avait pas vu complètement juste puisque, le Mercury atteignit la baie de Boston le soir même. Ce n'est pas pour autant qu'il était arrivé car avant d’être autorisé à apponter, il devait, comme tous les autres navires, attendre de montrer patte blanche aux employés des douanes. Cette attente, prévint le capitaine, pouvait être très longue car une multitude de bateaux accostaient chaque jour à Boston, et les douaniers n’étaient pas assez nombreux. Cela avait d’ailleurs induit une pratique où les plus généreux étaient ceux qui attendaient le moins, car ils passaient l’inspection avec une rapidité surprenante, et en priorité. Quand, le lendemain après-midi, les officiers chargés de l’inspection montèrent à bord, on leur servit pour leur peine, dans le salon réservé aux passagers, un petit verre de brandy en ayant soin de laisser la bouteille à portée de leur main, ainsi que quelques douceurs. En plus du rafraîchissement, le capitaine leur remit à chacun un échantillon assez conséquent de la marchandise dont les cales regorgeaient. C’était à cette condition que les douaniers acceptaient de fermer les yeux sur les petites irrégularités constatées et sur la présence de passagers sur un navire qui n’aurait pas dû en avoir. Toute la manoeuvre stupéfia Elisabeth qui se faisait une autre idée de cette profession. Mais apparemment il s’agissait d’une simple formalité, puisqu’une fois la collation terminée et les deux caisses de porcelaine fine à leur bord, les deux douaniers prirent congé, le pas étonnamment ferme, en ayant donné l’autorisation au navire d’accoster.

Une fois à quai, les adieux furent écourtés, et le débarquement des passagers fut rapide. La plupart n'avait pas envie d'attirer l'attention et ils se hâtèrent de disparaître. Elisabeth descendit plus lentement la passerelle. Elle avait laissé son bagage aux soins de Pierre qui avait proposé de le lui descendre en même temps que le sien. Elle devait attendre un peu plus loin sur le quai qu’il la rejoignît. Il lui avait bien recommandé de ne parler à personne et de ne pas se faire remarquer. Une fois sur la terre ferme, elle se rendit compte qu'elle avait du mal à marcher. Son corps, habitué au tangage du bateau était désorienté. Elle manqua de tomber et s'appuya contre le mur d'un entrepôt. Pierre, occupé à aider au déchargement de la marchandise ne pourrait la rejoindre avant un long moment. Il ne voulait pas qu'elle se rende seule à l'auberge qu'on leur avait conseillé. Elle regarda autour d'elle. Le port lui parut immense. Les nombreux quais débordaient d’activité. Les gens du port, marins, dockers, commerçants, s’activaient de tous côtés. Les carrioles tirées par des chevaux ou des mules charriaient des monceaux de caisses, de sacs, de meubles. Elles se frayaient difficilement un passage dans l’étroite rue encombrée, entre les murs des entrepôts. Les cris, les exclamations, les insultes fusaient de tous côtés. Elisabeth pouvait distinguer au loin quelques moulins dont les grandes pales tournaient lentement. Elle aperçut à quelques pas d’elle un petit groupe de jeunes garçons assis sur un amas de cordages, se partageant un quignon de pain. Ils avaient une discussion animée sur qui aurait le dernier morceau et le ton commençait à monter.

De l'autre côté de la rue, une femme, adossée au mur d’une boulangerie regardait l'agitation du port avec intérêt. Elle dévisagea un instant Elisabeth, qui esquissa un sourire. La femme détourna aussitôt le regard et se plongea dans l'examen attentif des quelques mouettes qui volaient au-dessus de leurs têtes. Un policier faisait sa ronde. En passant devant la jeune femme, il lui lança un regard soupçonneux. Elle avait tout à fait l'air d'avoir débarqué à l'instant d'un bateau. Il s'approcha d'elle et la salua légèrement :
- Bonjour Madame. Dites-moi, que faites-vous là toute seule ?
Elisabeth se troubla légèrement :
- Oh, j'attends un des marins de ce bateau, là, en face. On doit se retrouver ici.
- Vous êtes sa femme ?
Elisabeth rougit jusqu'aux oreilles.
- Non, pas exactement, enfin je veux dire...
Le policier leva un sourcil méfiant puis la jaugea de bas en haut. Elle n'avait pourtant pas l'air d'une professionnelle. Sa robe noire n’était pas si décrépie, même si elle avait besoin d'être sérieusement rafraîchie, et elle était décente. Elle n'avait pas les atours trop voyants et généralement peu ragoûtants que portaient habituellement les « femmes de marins ». Il soupira. Il avait eu une longue journée, il n’avait qu’une envie, c’était de retrouver sa femme à lui et ses deux petits enfants. Si rien de plus notoirement illégal n’arrivait, il pourrait être chez lui dans une heure. Il prit le parti de ne pas relever l'incohérence des explications plutôt embrouillées de la jeune inconnue et la salua rapidement et s’éloigna. Il reprit sa ronde et se dirigea comme à regret vers le groupe de jeunes garçons. A sa vue, et au grand désapointement du policier, la petite troupe eut tôt fait de se disperser dans une joyeuse débandade. Avec un soupir, il se mit aussitôt à courir derrière eux soufflant dans son sifflet afin d’alerter ses collègues, et disparut au coin d'une rue.
Elisabeth soupira de soulagement. Elle aurait en effet dû, en tant que nouvelle immigrée se trouver en ce moment même là où les candidats à l'immigration s'entassaient en attendant d’obtenir enfin l’autorisation de pénétrer sur le territoire américain. Mais l’armateur se gardait bien de déclarer son activité de transport de passagers, ce qui faisait tout à fait l’affaire de ces derniers. Pour le moment, cela lui importait peu. Elle était plutôt contente de savoir que personne ne pourrait retrouver sa trace.
Après un moment qui lui sembla durer une éternité, Elisabeth vit Pierre descendre la passerelle et se diriger enfin vers elle. Il avait son sac sur le dos et tenait à la main le petit bagage d’Elisabeth. Il avait l'air pressé de quitter le port. En arrivant à sa hauteur il laissa tomber son fardeau, et se redressa avec difficulté.
- Et bien, dit-il en soupirant et en massant son dos endolori, ce n'était pas une mince affaire ! Mais on peut y aller maintenant. Vous me suivez ?
Elisabeth se leva du tas de caisses sur lequel elle s'était assise, soulagée que son attente prenne fin. Elle fit mine de saisir ses affaires, mais Pierre s’y opposa et reprit la route, les effets d’Elisabeth sur le dos et son sac de marin à la main. Le changement ne sembla pas être pour le mieux car il grimaça et reprit la configuration initiale au bout de seulement quelques pas. Il se retourna et fit signe à Elisabeth, qui était restée en arrière, de le suivre. Elle suivit Pierre à travers les rues tortueuses de Boston, jusqu'à un petit hôtel que le capitaine, soucieux du bien-être et de la sécurité d’Elisabeth lui avait recommandé, pas très éloigné du port.

L’hôtel était en fait une petite pension de famille, située dans une rue tranquille, bordée de vieux chênes tordus et biscornus. La maison à deux étages était blanchie à la chaux et entourée d'une clôture en bois, blanche elle aussi, délimitant un jardin miniature. Ils suivirent la petite allée, bordée de fleurs multicolores montèrent un escalier de trois marches et sonnèrent la cloche suspendue à droite de la porte d’entrée. Caroline, la maîtresse de maison les accueillit à bras ouverts.
- Bienvenue à Boston ! Vous avez l’air épuisé. Entrez, entrez ! Vous devez avoir hâte de vous reposer ! C’est que ça en fait du chemin depuis l’Angleterre ! Et moi qui ne suis jamais montée à bord d'un bateau ! Incroyable non ?
Elisabeth esquissa un sourire fatigué, mais Pierre, sachant qu’il fallait dès le début faire bonne impression à la gérante des lieux, rebondit sur la question.
- Non, vraiment ? Pour ma soeur aussi, c’était la première fois, voyez la pauvre dans quel état elle se trouve après un mois ! Elle ne s’y est jamais faite et a été malade tout le temps, pauvre trésor. Mais moi, ajouta t-il en bombant le torse, je suis marin, alors la mer, ça me connaît !
Pierre adressa un clin d’oeil à Elisabeth stupéfaite de l’entendre parler d’elle comme de sa soeur. Il ne lui laissa pas le temps de réagir et poursuivit la conversation :
- Le capitaine Smith nous a dit beaucoup de bien de votre pension.
Caroline rosit de plaisir :
- Vraiment ? J’ai justement le petit appartement du premier qui s’est libéré. Il y a deux pièces, dont une grande chambre, vous pourrez dormir dans le salon, et elle dans la chambre, ça vous ira ?
- Cela m’a tout l’air d’être parfait !
- Très bien, je vais vous le montrer. Tant que j’y suis, je vais vous parler de suite des règles de la maison. Elles sont simples : mes seules exigences sont une tenue irréprochable, à la fois de votre appartement et de votre comportement et surtout, un paiement régulier.
- C’est tout à fait raisonnable ! Répondit Pierre, décidé à obtenir le logement.
Les deux pièces du petit appartement étaient propres et correctement meublées. Après en avoir fait rapidement le tour, l’affaire fut conclue et Caroline leur remit les clés de leur nouveau domaine, les laissant seuls. Pierre laissa la chambre, qui n'était pas si grande, à Elisabeth. Elle avait cependant le luxe d'avoir en plus de son intimité préservée, un vrai lit, une petite table de chevet, ainsi qu'un coin toilette composé sommairement d'une console sur laquelle avait été placé une cuvette et un broc, tous deux en faïence blanche et égayés d’un fin liseré bleu. Pierre se fit monter un lit de camp dans la salle qui tenait lieu de séjour. Caroline, en femme d’affaire avisée, ne posa pas de question sur ces drôles de frère et soeur qui semblaient avoir presque vingt ans de différence et qui se ressemblaient si peu. Il placèrent un paravent pour cacher le lit et Pierre eut ainsi lui aussi sa chambre. Une armoire leur permit à tous les deux de ranger leurs maigres effets. Enfin une petite table et deux chaises en bois brut complétaient la panoplie, et leur permettaient de s'asseoir et de manger s’ils le voulaient dans l'intimité de leur appartement. Le tout était rendu agréable par deux fenêtres, encadrées de rideaux bleus et qui laissaient entrer la lumière et leur donnaient une jolie vue sur le port, lorsque le feuillage du chêne d’en face, d’un beau vert tendre était dérangé par un souffle d'air. Ils avaient également à leur disposition un petit poêle servant à chauffer l'appartement et équipé de telle sorte qu’ils pouvaient y cuisiner.

Une semaine passa ainsi. Le temps était clément et Caroline était un véritable cordon bleu, contrairement à nos deux amis, qui laissèrent donc le poêle de leur chambre intact. Elle régalait ses pensionnaires dans la grande salle du bas, de repas simples mais copieux et savoureux, à un prix très raisonnable. C'était une logeuse parfaite, très discrète et ne posant jamais de question auxquelles on ne pouvait répondre. Elisabeth, soulagée, puisa dans sa bourse afin de troquer sa robe noire contre une plus claire, évitant ainsi les questions embarrassantes.
Elisabeth découvrait émerveillée la ville, en perpétuelle évolution, les nouveaux arrivants qui se regroupaient par nationalité, surtout des Irlandais à ce qu’elle pouvait voir, les taudis qui côtoyaient les belles demeures. Avec Pierre, qui ne la quittait pas d’une semelle lors de ses sorties, elle parcourait sans relâche les rues étroites et tortueuses près du port. Marcheuse infatigable, elle allait même jusqu’aux champs, un peu plus au nord, ou admirer les moulins au bord du fleuve. Sa cohabitation avec Pierre était agréable. Il se considérait toujours comme son employé, et se comportait toujours très respectueusement envers elle. Leurs relations étaient même parfois trop distantes au goût d’Elisabeth, qui aurait aimé peut être un peu moins de respect et un peu plus de chaleur.
Passées les premières semaines et l’excitation de la fuite, du voyage et de l’installation dans ce nouveau monde, les anciennes habitudes avaient repris leur cours, empêchant Pierre et Elisabeth d’approfondir leur relation et de devenir réellement proches. L’Angleterre lui manquait et elle aurait voulu que ses conversations soient moins formelles avec son ancien cocher, seul lien qui la reliait encore à son ancienne vie.
Pierre ne tarda pas à trouver un emploi en tant que conducteur d'un de ces nouveaux omnibus hippomobiles qui parcouraient la ville. Le salaire n'était pas bien important, mais suffisant pour couvrir leurs frais de logement et de nourriture. Elisabeth ne puisait dans sa bourse que pour ses dépenses personnelles, une robe, un journal, du papier, de quoi écrire. Elle écrivait beaucoup, principalement dans son journal, une façon comme une autre d’occuper les longues heures de solitude. Elle passait également de plus en plus de temps avec Caroline dont elle appréciait le bon sens et la détermination, même si parfois les discussions entre les deux femmes aux idées bien arrêtées tournaient à l’affrontement. Caroline pouvait passer plusieurs jours sans adresser la parole à Elisabeth qui devait alors se contenter de la compagnie de ses lectures et de son journal. Pierre, très préoccupé de la sécurité de la jeune femme lui avait quasiment interdit de sortir seule, et Elisabeth, encore déroutée par cette ville inconnue n’avait pas fait de difficultés. Elle avait cependant de plus en plus de mal à attendre le retour de son ami pour pouvoir profiter du grand air. Les jours passant, elle commença à faire de courtes promenades dans sa rue, respirant l’air du port tout proche, puis elle s’enhardit de plus en plus, jusqu'à faire de longues promenades à l’insu de son compagnon. Elle appréciait ces déambulations erratiques dans les rues parfois tortueuses, ou incroyablement rectilignes de Boston. Elle admirait les belles maisons, les églises splendides et imposantes, dans lesquelles elle allait parfois se recueillir, priant pour son défunt mari et pour son avenir qu’elle n’arrivait pas à entrevoir. Elle était à Boston depuis deux mois et sa vie devenait aussi monotone et peu palpitante qu’en Angleterre, pire encore, car elle n’avait plus le confort qui rendait cette monotonie supportable. Elle savait qu’elle ne pourrait pas compter éternellement sur Pierre pour s’occuper d’elle. Elle devait se prendre en charge et accéder à son autonomie. Elle avait peur parfois de finir par ressembler à ces femmes qu’elle croisait souvent sur le chemin des fabriques, toutes semblables, ou presque, fatiguées, les yeux creusés, la tête et les épaules baissées, les vêtements rapiécés. Comment en étaient-elles arrivées là, qui étaient elles ? Elisabeth était-elle susceptible de se retrouver dans leur situation ? Cela l’angoissait parfois, même si Pierre la rassurait en lui disant que jamais il ne la laisserait. Malheureusement, la flambée des prix, qui atteignaient des niveaux jamais atteints, les salaires qui ne suivaient pas pour autant et les épidémies récurrentes dans les quartiers insalubres près du port rendaient la situation préoccupante. La tension devenait palpable dans ces quartiers miséreux. Des émeutes éclataient parfois, ici et là, vite réprimées.
Mais Elisabeth n'avait pas peur. De temps en temps elle entendait au loin des cris, des coups de feu. Malgré les mises en garde de Pierre, elle était irrésistiblement attirée vers ces endroits où elle rencontrait la véritable misère et ses effets dévastateurs sur les gens. Elle se sentait révoltée, de ce qu'elle voyait, de ce qu'elle entendait, elle était effarée du manque de solidarité des habitants entre eux. Les aides reçues par ces pauvres gens étaient dérisoires, quelques voisins miséricordieux apportaient parfois des paniers de nourriture et de vieux vêtements aux plus nécessiteux, mais ils étaient malheureusement rares. Alors, elle se mit à écrire. Coucher sur le papier les événements tels qu'elle les percevait lui permettait de prendre du recul et de mieux les supporter. Elle s'intéressa aux solutions possibles, augmentation des salaires, aide pour les produits de nécessité, aide médicale, mais elle savait que tout ceci restait une théorie, une pure utopie. Elle était écoeurée de voir certains journaux minimiser la misère de ces ouvriers, et sous-entendre que s’ils travaillaient plus, ils gagneraient plus. Un seul titre retint son attention. Elle aimait le style incisif et ironique des articles de ce journal. La ligne éditoriale du Boston Evening soutenait les minorités, quelles qu'elles fussent. Bientôt, elle fut une fidèle lectrice et ne manqua pas une édition. Ils évoquaient les droits des indiens, bafoués allègrement par le gouvernement, les conditions de travail des ouvriers, les tensions existantes et de plus en plus marquées entre les nouveaux arrivants sur les territoires plus à l’Ouest et ces indiens américains, ou l’ignominie de la traite et de la possession d’esclaves, qui selon eux n’aurait jamais dû être et qui affaiblissait le pays au lieu de le renforcer.

L'été avait succédé au printemps. L’équilibre qui s’était installé entre Pierre et Elisabeth commençait à vaciller, malgré la bonne volonté des deux compagnons. La bourse d'Elisabeth devenait de plus en plus légère. Elle se sentait mal à l'aise de dépendre ainsi de Pierre qui passait ses journées au-dehors à essayer de gagner de quoi les faire vivre tous les deux. Il passait de plus en plus de temps à l’extérieur, ne rentrait que très tard et semblait préoccupé. Malgré l’insistance d’Elisabeth, jamais il ne parlait de ses problèmes, selon lui tout allait toujours très bien. Parfois entre les deux amis un froid silence s’installait, Pierre désireux de ne pas partager ses soucis restait dans son coin, et Elisabeth, consciente que Pierre lui cachait quelque chose, se forçait elle aussi à ne pas aborder de sujets épineux. Elisabeth ne comprenait pas que le refus de Pierre qu'elle travaille. Elle se sentait inutile et son manque d'occupation la rendait injustement agressive. Elle écrivait, soit, mais cela ne lui rapportait rien, elle ne recevait aucune considération particulière pour cela. Elle avait également besoin de sortir de l’appartement. Elle étouffait.

Un soir, alors qu’ils ne s'était pas dit plus de deux mots, et qu’Elisabeth avait passé la journée entière à tourner en rond dans sa petite chambre ne sachant plus que faire pour occuper son temps, elle explosa :
- J’en ai assez ! Je n’en peux plus. Il me faut un travail. Je ne supporte plus de rester assise sans rien faire. Nous n’en n’avons plus les moyens !
Pierre la regarda, interloqué par un tel accès, correspondant si peu à la douce Elisabeth qu’il connaissait. Elle se reprit, et sa voix se fit plus conciliante :
- Pierre, je crois que pour notre bien à tous les deux, tu dois accepter que moi aussi je travaille. Je ne peux plus rester ainsi à ne rien faire. J’adore écrire et lire, mais je ne peux le faire sans un but. J’ai l’impression d'être inutile, d'être une charge, un embarras pour toi. Je ne veux plus être un poids, je veux participer à la vie de cette ville et ne plus rester en dehors.
Le visage de Pierre s’assombrit. Ils avaient déjà eu cette conversation tant de fois. Il était lassé de devoir toujours avancer les mêmes arguments qui ne convainquaient jamais. Peut être était-il temps que cela change. Il avait tant d’autres choses à penser, plus graves, plus pénibles. Il ne voulait pas en plus se disputer avec Elisabeth.
- Et que comptez-vous faire ?
- J’ai vu une affiche sur la devanture d’une pâtisserie. La propriétaire cherche une personne pour l’aider. Je vais aller la voir dès demain !
- Si c’est vraiment ce que vous souhaitez, je ne peux pas vous le refuser.
Pierre haussa les épaules. Il n’avait pas réellement d’argument pour empêcher Elisabeth de travailler. Il n’arrivait pas à gagner suffisamment, elle avait besoin d’une occupation. Peut être se fatiguerait-elle vite de ce travail de vendeuse. Il déplia le paravent, signifiant ainsi qu’il voulait se coucher et qu’Elisabeth ne devait pas espérer poursuivre la conversation.
- Faites comme bon vous semble. Bonne nuit.
Elisabeth le regarda tristement. Décidément, ils ne pouvaient pas communiquer. Elle se leva et se dirigea vers sa chambre.
Bonne nuit Pierre, à demain.

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Dernière mise à jour de cette page le 08/05/2009
Anne Coeuillet Cahuzac © 2009

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